Composée en majorité de républicains espagnols exilés, la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad écrivit l'une des pages les plus singulières de la Libération de Paris.
Dans l’histoire de la Libération de Paris, un nom revient avec une insistance particulière : la Nueve. Ce surnom, emprunté à l’espagnol, désigne la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad, unité de la 2e division blindée qui présentait une composition tout à fait singulière au sein de l’armée française d’alors : la très grande majorité de ses soldats n’étaient pas français, mais espagnols, réfugiés politiques ayant fui leur pays après la défaite du camp républicain.
Comprendre l’histoire de la Nueve, c’est comprendre comment une compagnie composée d’exilés a pu se retrouver, en cette soirée du 24 août 1944, parmi les premières troupes à pénétrer dans Paris, portant ainsi un message d’espoir dont la portée dépassait de loin les frontières françaises.
Des républicains espagnols en exil
Pour comprendre l’origine de la Nueve, il faut remonter à la fin de la guerre civile espagnole, en 1939. La défaite du camp républicain face aux forces du général Franco provoque un exode massif de combattants et de civils vers la France, où ils espèrent trouver refuge. Beaucoup de ces exilés, souvent internés dans des conditions difficiles dans des camps du sud de la France, ne renoncent cependant pas au combat contre le fascisme : lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate puis que la France elle-même est envahie, nombre d’entre eux choisissent de continuer la lutte, cette fois sous l’uniforme français.
C’est ce parcours qui conduit un grand nombre de ces anciens combattants républicains à rejoindre les Forces françaises libres, où leur expérience du combat, acquise durement pendant la guerre civile, est rapidement mise à profit. Beaucoup d’entre eux se retrouvent regroupés au sein d’unités spécifiques du Régiment de marche du Tchad, formant à terme cette 9e compagnie qui prendra le surnom de la Nueve.
Une compagnie au sein du Régiment de marche du Tchad
Intégrée à la 2e division blindée formée en 1943 sous le commandement du général Leclerc, la Nueve suit l’entraînement intensif imposé à l’ensemble de la division avant son engagement en Europe. Sur le plan strictement militaire, elle ne se distingue pas fondamentalement des autres compagnies du régiment : mêmes véhicules, mêmes missions, même discipline de combat.
Ce qui la distingue en revanche, c’est cette identité collective très marquée, visible jusque sur ses véhicules : plusieurs half-tracks de la compagnie portaient des noms évoquant des lieux ou des épisodes de la guerre civile espagnole, rappel constant, pour ces hommes, du combat qu’ils avaient mené avant de rejoindre les rangs français. Cette identité ne s’efface jamais complètement derrière l’uniforme français : elle cohabite avec lui, dans une loyauté à double dimension, envers la cause antifasciste d’abord, envers la France qui les accueille et leur donne les moyens de continuer le combat ensuite.
Le commandement de la compagnie revient au capitaine Raymond Dronne, officier français qui sait instaurer une relation de confiance avec ses hommes malgré les différences de langue et de culture. Cette relation se révélera décisive dans les moments les plus critiques de la campagne de 1944.
Une intégration progressive au sein de l’armée française
L’intégration des volontaires espagnols au sein du Régiment de marche du Tchad ne s’est pas faite sans ajustements. Ces hommes, souvent internés dans des camps du sud de la France après leur arrivée sur le territoire en 1939, ont dû, pour rejoindre les forces françaises libres, franchir des obstacles administratifs et logistiques considérables, dans un contexte où leur statut de réfugiés politiques compliquait parfois leur engagement militaire officiel.
Une fois intégrés, ils bénéficient néanmoins d’une reconnaissance rapide de leurs compétences militaires par le commandement français, en particulier de la part d’officiers comme le capitaine Dronne, qui perçoivent immédiatement la valeur de combattants aguerris par plusieurs années de guerre continue. Cette reconnaissance ne gomme pas pour autant les différences culturelles et linguistiques entre les officiers français et une grande partie de la troupe espagnole, différences que la vie de campagne et l’entraînement commun contribuent progressivement à atténuer, sans jamais totalement les effacer.
Le débarquement et la progression vers Paris
Après le débarquement en Normandie au mois d’août 1944, la Nueve participe, comme le reste de la 2e DB, aux combats qui permettent de percer le dispositif allemand et d’entamer la progression rapide vers Paris. Les semaines qui suivent le débarquement sont marquées par des combats intenses, dans lesquels l’expérience acquise par nombre de ces soldats espagnols pendant la guerre civile se révèle précieuse.
À l’approche de Paris, la situation devient de plus en plus tendue : la Résistance intérieure s’est soulevée dans la capitale depuis plusieurs jours, mais elle manque de moyens face aux troupes d’occupation encore présentes. C’est dans ce contexte que le général Leclerc décide d’envoyer un détachement léger, sans attendre l’ensemble de la division, pour porter au plus vite la nouvelle de l’arrivée de l’armée française.
L’entrée dans Paris, le 24 août 1944
C’est ce détachement, commandé par le capitaine Dronne et composé notamment d’éléments de la Nueve, qui pénètre le premier dans Paris, dans la soirée du 24 août 1944, par la porte d’Italie. La progression, rapide et en partie improvisée, conduit les véhicules jusqu’à l’Hôtel de Ville, où la nouvelle de leur arrivée se répand aussitôt dans la ville, avant même l’entrée officielle du gros de la division le lendemain matin.
Pour des soldats espagnols exilés depuis plusieurs années, cet instant revêt une dimension particulière : ils entrent dans la première grande capitale libérée de l’Europe occupée, portant avec eux l’espoir, jamais totalement éteint, que la défaite du nazisme ouvrirait la voie à une chute prochaine du régime franquiste en Espagne. Cet espoir ne se réalisera pas dans l’immédiat, mais il donne à leur participation à la Libération de Paris une signification qui dépasse le seul cadre militaire français.
Le lendemain, 25 août, la reddition du général von Choltitz à la gare Montparnasse scelle définitivement la libération de la capitale. Mais c’est bien l’entrée de la veille au soir, portée notamment par les hommes de la Nueve, qui reste dans la mémoire collective comme le premier signe tangible de la libération pour de nombreux Parisiens.
Des hommes marqués par la guerre civile
L’expérience acquise par les soldats de la Nueve durant la guerre civile espagnole ne se résume pas à un simple bagage technique de combattants aguerris. Elle façonne aussi une culture militaire particulière, marquée par l’improvisation, la débrouille et une méfiance instinctive envers les hiérarchies rigides, héritée des années de guerre irrégulière menée en Espagne face aux forces nationalistes puis, pour certains, au sein des colonnes de résistance dans les Pyrénées.
Cette culture cohabite, non sans tensions parfois, avec la discipline propre à l’armée régulière française. Le mérite du capitaine Dronne, dans ce contexte, tient précisément à sa capacité à composer avec cette identité forte, sans chercher à l’effacer, mais en canalisant l’énergie combative de ses hommes vers les objectifs fixés par le commandement de la 2e DB. Cette alliance entre expérience de guérilla et cadre militaire structuré explique en partie l’efficacité remarquable de la compagnie lors des combats de la percée normande puis de la course vers Paris.
L’écho de la Nueve en Espagne
Si l’entrée dans Paris marque un temps fort pour la Nueve sur le plan militaire, elle revêt également une signification particulière pour la communauté des exilés républicains espagnols, dispersés à travers la France et au-delà depuis 1939. La nouvelle de leur participation à la libération de la première grande capitale européenne occupée circule rapidement dans les réseaux de l’exil, nourrissant l’espoir, pour beaucoup, d’une chute prochaine du régime franquiste, alors que le contexte international bascule en faveur des Alliés.
Cet espoir, on le sait aujourd’hui, ne se concrétisera pas avant de longues décennies, le régime de Franco se maintenant bien au-delà de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais au moment même de l’entrée dans Paris, cette dimension politique et symbolique donne à l’engagement des hommes de la Nueve une portée qui dépasse très largement le seul cadre de la libération de la France, inscrivant leur combat dans une histoire plus vaste de résistance au fascisme européen.
Une place particulière dans la mémoire de la Libération
Longtemps restée relativement discrète dans les récits officiels de la Libération de Paris, l’histoire de la Nueve a connu, au fil des décennies, une reconnaissance croissante, à mesure que les travaux historiques ont mis en lumière la dimension internationale de la 2e DB. Cette compagnie illustre en effet un aspect essentiel, mais parfois négligé, de l’épopée de la division : son caractère de rassemblement d’hommes venus d’horizons très différents, unis par un même refus de l’occupation et du fascisme.
Cette mémoire de l’engagement étranger dans les combats français trouve un écho dans d’autres lieux dédiés à l’histoire militaire, comme la citadelle de Belfort, où se croisent également les mémoires françaises et internationales des grands sièges du pays.
Aujourd’hui, la mémoire de la Nueve est régulièrement évoquée lors des commémorations de la Libération de Paris, aux côtés de celle du général Leclerc et des Compagnons de la Libération. Elle rappelle que la libération de la capitale française fut aussi, en partie, l’œuvre d’exilés espagnols qui avaient fait le choix de continuer leur combat sous d’autres couleurs, sans jamais renier leurs origines ni l’espoir qui les animait depuis 1939.