Philippe de Hauteclocque, devenu le général Leclerc, incarne l'un des parcours les plus marquants de la France Libre : de l'appel du 18 juin à la Libération de Paris et de Strasbourg, jusqu'à sa mort accidentelle en 1947.
Le nom de Général Leclerc évoque immédiatement les images d’archives de la Libération de Paris, les chars roulant sous l’Arc de Triomphe et la liesse populaire d’août 1944. Derrière ce nom de guerre se cache un homme, Philippe de Hauteclocque, dont le parcours résume à lui seul les grandes étapes de la France Libre, de l’effondrement de 1940 jusqu’à la victoire de 1945.
Une enfance picarde dans la tradition militaire
Philippe François Marie de Hauteclocque naît le 22 novembre 1902 au château de Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme, cinquième enfant d’une famille de la noblesse catholique picarde. Cette famille entretient depuis des générations une tradition de service à l’armée et à l’Église, un héritage qui marquera durablement le jeune Philippe.
Élevé dans un environnement où l’honneur et le devoir occupent une place centrale, il fait ses études secondaires chez les jésuites avant d’intégrer l’école militaire de Saint-Cyr en 1922. Il en sort en 1924 avec un bon classement qui lui ouvre les portes de la cavalerie, une arme prestigieuse à laquelle il restera fidèle une grande partie de sa carrière.
Sa jeunesse est également marquée par un premier engagement au Maroc, où il participe à des opérations de pacification dans le cadre du protectorat français, bien avant de commander la future 2e Division Blindée. Cette expérience du commandement en conditions difficiles, dans un environnement désertique et hostile, préfigure sans qu’il le sache les campagnes qu’il mènera quinze ans plus tard en Afrique du Nord et au Sahara.
L’entre-deux-guerres et la campagne de France de 1940
Dans les années 1930, Philippe de Hauteclocque poursuit une carrière d’officier de cavalerie classique, alternant les affectations en unité et les stages à l’École de guerre. Rien, à première vue, ne le distingue particulièrement de ses camarades de promotion. Mais la débâcle de mai-juin 1940 va révéler chez lui un tempérament de combattant hors du commun.
Capitaine à l’état-major de la 4e division d’infanterie, il se distingue par sa combativité lors des combats de mai-juin 1940 : fait prisonnier une première fois le 29 mai, il s’évade, puis est de nouveau capturé et blessé à la mi-juin, avant de s’évader une seconde fois. Cette capacité à refuser la défaite, à continuer le combat envers et contre tout, deviendra la marque de fabrique de tout son parcours ultérieur.
Après l’armistice du 22 juin 1940, alors que la majorité de l’armée française dépose les armes, de Hauteclocque prend une décision qui va bouleverser son destin : il choisit de continuer le combat aux côtés du général de Gaulle, dont il a eu connaissance de l’appel à la résistance lancé depuis Londres.
Le ralliement à la France Libre et le choix du pseudonyme
Pour rejoindre Londres, de Hauteclocque doit traverser une France occupée et une Espagne franquiste hostile aux gaullistes. Il parvient néanmoins à gagner l’Angleterre au mois de juillet 1940, où il se présente au général de Gaulle sous un nom d’emprunt : Leclerc.
Ce choix n’est pas anodin. En adoptant ce pseudonyme, l’officier protège sa famille restée en zone occupée des représailles du régime de Vichy et des autorités allemandes, qui pourraient s’en prendre à ses proches s’ils apprenaient son engagement auprès de la France Libre. Le nom de Leclerc, relativement banal, lui permet également de conserver une certaine discrétion dans ses premières missions.
De Gaulle, immédiatement impressionné par l’énergie et la détermination de cet officier de cavalerie, lui confie rapidement des responsabilités importantes. Dès l’été 1940, Leclerc est envoyé en Afrique-Équatoriale française pour y rallier les colonies à la France Libre, une mission délicate qui va révéler ses talents de meneur d’hommes.
Le ralliement de l’Afrique-Équatoriale française
La mission confiée à Leclerc consiste à convaincre les administrateurs coloniaux et les garnisons françaises d’Afrique-Équatoriale de rejoindre la France Libre plutôt que de rester fidèles au gouvernement de Vichy. Cette tâche, à haut risque, exige autant de diplomatie que d’audace militaire.
Leclerc réussit un coup d’éclat retentissant à Douala, au Cameroun, où il parvient à rallier la garnison sans effusion de sang dès le 27 août 1940. Ce succès initial ouvre la voie au ralliement progressif de l’ensemble de l’Afrique-Équatoriale française, un territoire immense qui devient dès lors la base arrière de la France Libre sur le continent africain.
Nommé commandant militaire du Tchad, Leclerc y organise les premières colonnes qui vont mener les opérations contre les positions italiennes en Libye. C’est depuis cette base tchadienne qu’il va lancer, à partir de 1941, les raids qui feront sa légende militaire, dont le plus célèbre reste sans conteste la prise de l’oasis de Koufra.
Koufra et le serment fondateur
L’épisode de Koufra, largement développé dans notre dossier consacré au serment de Koufra, constitue un tournant décisif dans la carrière de Leclerc. Après avoir mené une colonne de quelques centaines d’hommes à travers le désert libyen, il s’empare le 1er mars 1941 de l’oasis fortifiée de Koufra, tenue par les troupes italiennes.
Le lendemain, il fait prêter à ses hommes un serment devenu célèbre dans l’histoire de la France Libre : ne déposer les armes que lorsque le drapeau français flotterait de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. Cette promesse, prononcée dans le dénuement le plus total au cœur du Sahara, va guider Leclerc et ses hommes pendant les quatre années suivantes, jusqu’à son accomplissement le 23 novembre 1944.
La constitution de la 2e Division Blindée
Après plusieurs campagnes en Afrique du Nord, notamment lors de la campagne du Fezzan où il coordonne ses forces avec la 8e armée britannique, Leclerc obtient la constitution d’une grande unité blindée française. Cette formation, qui deviendra la 2e Division Blindée, regroupe des soldats venus d’horizons extrêmement variés : évadés de France, volontaires de l’Empire colonial, résistants et républicains espagnols exilés.
Équipée par les Américains dans le cadre du prêt-bail, la 2e DB s’entraîne intensivement au Maroc puis en Angleterre avant de débarquer en Normandie au mois d’août 1944. Sous le commandement de Leclerc, elle va s’illustrer dans plusieurs opérations décisives, dont la bataille d’Écouché, avant de recevoir l’ordre de foncer sur Paris.
La Libération de Paris, point d’orgue d’une carrière
Le 24 août 1944, sur ordre de Leclerc, une avant-garde commandée par le capitaine Raymond Dronne entre dans Paris et parvient jusqu’à l’Hôtel de Ville. Le lendemain, la 2e DB entre en masse dans la capitale, précipitant la reddition du gouverneur militaire allemand, le général von Choltitz.
Cet épisode, détaillé dans notre dossier sur la Libération de Paris, constitue l’apogée de la carrière militaire de Leclerc et l’un des moments les plus emblématiques de l’histoire contemporaine française. Les images de Leclerc défilant aux côtés du général de Gaulle sur les Champs-Élysées le 26 août 1944 sont devenues iconiques.
Strasbourg, l’accomplissement du serment
Trois mois plus tard, le 23 novembre 1944, Leclerc tient sa promesse de Koufra en libérant Strasbourg. Cet événement, raconté en détail dans notre dossier sur la Libération de Strasbourg, voit le drapeau tricolore flotter de nouveau sur la cathédrale alsacienne, exactement comme il l’avait juré près de quatre ans plus tôt dans le désert libyen.
Cette réalisation du serment de Koufra donne à la trajectoire de Leclerc une dimension presque mythologique : celle d’un homme qui tient parole envers et contre toutes les difficultés, incarnant à lui seul la persévérance de la France Libre.
L’Indochine et la fin d’une vie de combattant
Après la capitulation allemande, Leclerc est envoyé en Extrême-Orient où il représente la France lors de la signature de la capitulation japonaise à bord du cuirassé USS Missouri, le 2 septembre 1945. Il prend ensuite le commandement du corps expéditionnaire français en Indochine, une mission complexe qui l’oppose aux nationalistes vietnamiens du Viet Minh.
Conscient très tôt des limites d’une solution purement militaire en Indochine, Leclerc plaide pour une approche politique et négociée, une position qui le met parfois en délicatesse avec certains responsables parisiens. Cette période de sa carrière, moins connue du grand public, est développée dans notre dossier consacré à la campagne d’Indochine et à la mort de Leclerc.
Une mort tragique et prématurée
Rappelé en métropole puis nommé inspecteur des forces terrestres, aériennes et navales d’Afrique du Nord, Leclerc trouve la mort le 28 novembre 1947 dans le crash de son avion, un B-25 Mitchell, près de Colomb-Béchar, en Algérie. Il n’a que 45 ans. Cette disparition brutale, en pleine tournée d’inspection, prive la France d’un de ses officiers les plus prometteurs et les plus populaires de l’après-guerre.
Un héritage honoré à titre posthume
En reconnaissance de son rôle exceptionnel dans la libération du territoire national, Philippe Leclerc de Hauteclocque est élevé à la dignité de Maréchal de France en 1952. Il repose aux Invalides, aux côtés des autres grandes figures militaires de l’histoire de France.
Aujourd’hui, son nom est porté par de nombreuses places et avenues à travers le pays, ainsi que par des établissements scolaires et des musées, comme le musée Leclerc installé à Paris. Il demeure, aux côtés du général de Gaulle, l’une des incarnations les plus populaires de la Résistance et de la France Libre, un symbole de la persévérance et de l’honneur militaire français.
Une figure centrale de l’Ordre de la Libération
Compagnon de la Libération de la première heure, Leclerc incarne également l’esprit de cet ordre créé par de Gaulle pour récompenser les artisans de la victoire. Son parcours, de Koufra à Strasbourg, illustre parfaitement les valeurs que cet Ordre de la Libération entendait honorer : le courage, la persévérance et le sens du sacrifice au service de la patrie.
Le tempérament d’un chef, entre exigence et proximité
Les témoignages de ceux qui ont servi sous ses ordres décrivent un chef exigeant, parfois cassant dans ses jugements, mais toujours soucieux du sort de ses hommes. Leclerc partage les conditions de vie de ses troupes, refusant les égards excessifs que son rang pourrait lui valoir, et cette proximité avec la troupe explique en grande partie l’attachement qu’il suscite chez ceux qui combattent à ses côtés, du Sahara jusqu’en Alsace.
Ce mélange d’autorité et de simplicité, hérité peut-être de son éducation catholique traditionnelle autant que de l’école de la cavalerie, forge un style de commandement reconnaissable entre tous. Leclerc n’hésite pas à se porter en première ligne, au contact direct des combats, une habitude qui lui vaudra plusieurs blessures au fil de sa carrière et qui forcera durablement le respect de ses subordonnés comme de ses supérieurs.
Une famille marquée par l’engagement militaire
Philippe de Hauteclocque épouse en 1925 Thérèse de Gargan, avec qui il aura six enfants. Cette vie familiale, menée en parallèle d’une carrière militaire exigeante, connaît de longues séparations durant les années de guerre, la famille restant en zone occupée pendant que Leclerc combat en Afrique puis en Europe. Le choix même du pseudonyme Leclerc visait d’ailleurs directement à protéger cette famille des représailles.
Parmi les officiers qui ont servi directement sous ses ordres au sein de la 2e DB figure Alain de Boissieu, qui deviendra par la suite le gendre du général de Gaulle et poursuivra lui-même une brillante carrière militaire jusqu’au grade de général d’armée, perpétuant à sa manière cette tradition de service que Leclerc avait lui-même reçue en héritage de ses propres ancêtres picards.
Le rapport de Leclerc avec le général de Gaulle
La relation entre Leclerc et de Gaulle, marquée par une estime réciproque profonde, n’est cependant pas exempte de tensions, notamment durant la période indochinoise où les deux hommes divergent sur la marche à suivre. De Gaulle voit néanmoins en Leclerc l’un de ses officiers les plus doués, celui à qui il confie les missions les plus délicates et symboliquement les plus chargées, de l’Afrique-Équatoriale jusqu’à la reddition japonaise en 1945.
Cette confiance mutuelle, construite dès les premiers mois de la France Libre, explique pourquoi de Gaulle choisit Leclerc pour recevoir la capitulation allemande à Paris et la capitulation japonaise en Extrême-Orient, faisant de lui l’un des rares officiers français présents aux deux actes de reddition majeurs qui closent le second conflit mondial.
L’homme derrière la légende
Au-delà de l’image du chef de guerre intrépide, les archives et correspondances laissées par Leclerc révèlent un homme profondément habité par sa foi catholique et par un sens aigu du devoir hérité de son milieu familial. Cette dimension spirituelle, moins souvent mise en avant que ses exploits militaires, éclaire pourtant certains aspects de son comportement, notamment sa capacité à galvaniser ses hommes autour d’un engagement qui dépasse le simple cadre militaire pour prendre une dimension quasi sacrée.
Cette complexité humaine, faite de rigueur, de foi et d’un tempérament parfois impétueux, contribue à expliquer la fascination durable qu’exerce la figure de Leclerc sur les historiens comme sur le grand public, plus de sept décennies après sa disparition prématurée.
Son parcours s’inscrit dans une histoire militaire française plus large, dont d’autres lieux de mémoire, comme la citadelle de Belfort, racontent chacun à leur échelle une page distincte.