Après la prise de l'oasis fortifiée de Koufra en Libye, le colonel Leclerc fait prêter à ses hommes un serment resté célèbre : ne pas déposer les armes avant que le drapeau français flotte de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg.
Dans l’histoire de la France Libre, peu d’épisodes ont acquis une portée symbolique aussi forte que le serment de Koufra. Prononcé le 2 mars 1941 au cœur du désert libyen, cet engagement solennel allait guider le colonel Leclerc et ses hommes pendant près de quatre années de guerre, jusqu’à son accomplissement à Strasbourg.
Le contexte : la France Libre en 1941
Au début de l’année 1941, la situation de la France Libre reste extrêmement précaire. Après l’appel du 18 juin 1940, le général de Gaulle ne dispose que de forces réduites, dispersées entre Londres et les colonies africaines récemment ralliées. La victoire finale contre l’Allemagne nazie paraît lointaine et incertaine, et beaucoup, en métropole comme à l’étranger, doutent encore de la capacité de la France Libre à peser sur le cours du conflit.
C’est dans ce contexte que Leclerc, nommé commandant militaire du Tchad après avoir contribué au ralliement de l’Afrique-Équatoriale française, bien avant de prendre la tête de la 2e Division Blindée, entreprend d’organiser des colonnes offensives contre les positions italiennes en Libye. L’Italie fasciste, alliée de l’Allemagne, contrôle alors la Libye depuis les années 1910 et y maintient une présence militaire significative, notamment dans les oasis du sud du pays.
Koufra, une oasis stratégique dans le désert
L’oasis de Koufra, située dans le sud-est de la Libye, à plus de mille kilomètres de la côte méditerranéenne, représente un enjeu stratégique pour le contrôle des routes caravanières et des communications sahariennes. Les Italiens y ont établi une garnison fortifiée, disposant de fortins en dur, de pièces d’artillerie et d’une aviation de reconnaissance, contrairement aux forces françaises qui doivent composer avec des moyens beaucoup plus rudimentaires.
Pour Leclerc, s’emparer de Koufra représente à la fois un objectif militaire concret et une opportunité de démontrer, aux yeux du monde entier, que la France Libre est capable de mener des opérations offensives victorieuses contre l’Axe. C’est un pari audacieux, mené avec des moyens dérisoires face à un adversaire retranché.
La traversée du désert et le siège de Koufra
Fin janvier 1941, Leclerc rassemble une colonne d’environ 400 hommes, principalement des tirailleurs tchadiens encadrés par des officiers français, appuyés par une poignée d’automitrailleuses et de pièces d’artillerie légère. Cette force modeste doit traverser plusieurs centaines de kilomètres de désert pour atteindre Koufra, dans des conditions climatiques et logistiques extrêmement éprouvantes.
L’approche de l’oasis se fait progressivement, les troupes françaises devant composer avec le manque d’eau, la chaleur écrasante et l’isolement complet vis-à-vis de toute base arrière. Le siège du fort italien d’El Tag, principal bastion défensif de Koufra, s’engage dans les premiers jours de février 1941 et va durer près d’un mois.
Malgré l’infériorité numérique et matérielle de ses troupes, Leclerc maintient la pression sur la garnison italienne, multipliant les tirs d’artillerie et les patrouilles harcelantes. La détermination des assaillants finit par payer : le 1er mars 1941, après un mois de siège, la garnison italienne capitule et Koufra tombe aux mains des Français Libres.
Le 2 mars 1941 : le serment
C’est le lendemain de cette victoire, le 2 mars 1941, que Leclerc rassemble ses hommes pour prononcer le serment qui allait entrer dans l’histoire. Dans une formule devenue célèbre, il déclare que ses hommes doivent jurer de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg.
Ce choix de la cathédrale de Strasbourg n’est pas anodin. Il renvoie directement à l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Allemagne nazie après l’armistice de 1940, une annexion vécue comme une humiliation profonde par de nombreux Français. En fixant cet objectif précis et symbolique, Leclerc donne à ses hommes un but concret, tangible, qui dépasse la simple logique militaire pour prendre une dimension quasi mystique de reconquête nationale.
Le serment est prononcé dans des conditions extrêmement dépouillées, loin de toute solennité officielle : au milieu du désert, entourés de leur matériel de fortune, les soldats de la colonne de Koufra s’engagent devant leur chef sans savoir s’ils survivront aux années de guerre qui les séparent encore de cet objectif.
Une promesse tenue au fil des campagnes
Le serment de Koufra ne reste pas un vœu pieux. Il devient le fil conducteur de l’ensemble des campagnes menées par Leclerc dans les années suivantes. Après Koufra, ses troupes participent à la campagne du Fezzan, puis rejoignent les forces alliées en Tunisie avant la constitution de la 2e Division Blindée, formée en 1943 avec un équipement américain moderne.
Cette nouvelle division, dans laquelle se retrouvent nombre des vétérans de Koufra, débarque en Normandie en août 1944 et participe activement aux combats qui mènent à la Libération de Paris les 24 et 25 août 1944. Mais pour Leclerc et ses hommes, l’objectif ultime demeure Strasbourg, la promesse faite trois ans plus tôt dans le désert libyen.
Le 23 novembre 1944 : l’accomplissement
Le 23 novembre 1944, après avoir mené une manœuvre audacieuse à travers les Vosges, la 2e Division Blindée entre dans Strasbourg et en achève la libération en quelques heures. Le drapeau tricolore est hissé sur la cathédrale de la ville, exactement comme le prévoyait le serment prononcé près de quatre ans auparavant.
Ce moment, raconté en détail dans notre dossier consacré à la Libération de Strasbourg, constitue l’un des instants les plus chargés d’émotion de toute la campagne de Libération. Il confère au parcours de Leclerc une cohérence et une portée symbolique rares dans l’histoire militaire : celle d’un serment prononcé dans le dénuement le plus total et tenu envers et contre toutes les difficultés.
La postérité du serment dans la mémoire collective
Le serment de Koufra est aujourd’hui considéré comme l’un des textes fondateurs de la mémoire de la France Libre, au même titre que l’appel du 18 juin du général de Gaulle. Il est régulièrement cité dans les commémorations officielles, les manuels scolaires et les études historiques consacrées à la Seconde Guerre mondiale.
Cette portée symbolique explique pourquoi de nombreux lieux de mémoire, dont ceux évoqués dans notre dossier sur les lieux de mémoire du Général Leclerc, font explicitement référence à Koufra. Des rues, des places et des monuments portent aujourd’hui le nom de cette oasis lointaine, devenue le symbole d’une promesse tenue jusqu’au bout.
Les hommes de Koufra, une colonne devenue légende
Au-delà de la figure de Leclerc lui-même, le serment de Koufra rappelle également le rôle essentiel joué par les tirailleurs tchadiens et les volontaires venus de tout l’Empire colonial français dans la première phase de la France Libre. Ces hommes, souvent oubliés des récits centrés sur les grandes figures gaullistes, ont porté sur leurs épaules les premières victoires de la Résistance extérieure, avant même que la Résistance intérieure ne se structure véritablement en métropole.
Ce sont eux qui, dans des conditions matérielles précaires, ont permis à Leclerc de conquérir Koufra et de prononcer ce serment qui allait devenir l’un des symboles les plus puissants de la victoire finale contre le nazisme. Leur mémoire, tout comme celle des Compagnons de la Libération qui les ont rejoints dans la reconnaissance de la nation, mérite d’être pleinement honorée aux côtés de celle de leur chef.
Koufra, un tournant dans le regard porté sur la France Libre
Sur le plan diplomatique et politique, la victoire de Koufra a également eu un impact important. Elle a permis au général de Gaulle de démontrer, aux yeux des Alliés britanniques et américains encore hésitants sur la crédibilité militaire de la France Libre, que ses forces étaient capables de mener des opérations offensives victorieuses. Cette légitimité gagnée sur le terrain a ensuite facilité l’intégration progressive des forces françaises libres dans les grandes opérations alliées en Afrique du Nord, puis en Europe.
Les conditions matérielles de la colonne de Koufra
Il est difficile, avec le recul des décennies, de mesurer pleinement le dénuement dans lequel la colonne de Leclerc a opéré. Les véhicules disponibles, souvent des camions civils réquisitionnés ou de vieux modèles militaires, supportent mal les pistes sahariennes et tombent fréquemment en panne, loin de tout atelier de réparation. Les hommes doivent alors improviser, réparer avec les moyens du bord, parfois récupérer des pièces sur des véhicules abandonnés en cours de route.
L’approvisionnement en eau constitue la contrainte la plus lourde de toute l’expédition. Chaque puits, chaque point d’eau connu des caravaniers locaux devient un enjeu stratégique de première importance, et la progression de la colonne est rythmée par la nécessité de reconstituer ses réserves avant de s’enfoncer plus avant dans le désert. Cette dépendance à l’eau explique en grande partie la lenteur et la prudence avec lesquelles Leclerc conduit son approche de Koufra.
Le ravitaillement en vivres pose des difficultés similaires. Les rations, souvent limitées et peu variées, sont complétées autant que possible par les ressources locales, quand les circonstances le permettent. Cette précarité logistique, loin de démoraliser les troupes, semble au contraire renforcer leur détermination, comme si chaque difficulté surmontée rendait plus tangible la perspective de la victoire finale.
Le rôle des méharistes et des troupes coloniales
La réussite de l’expédition de Koufra doit énormément à la connaissance du terrain qu’apportent les méharistes et les tirailleurs recrutés dans les territoires du Tchad et de l’Afrique-Équatoriale française. Ces hommes, habitués aux rigueurs du désert depuis leur enfance, savent lire les traces, anticiper les tempêtes de sable et localiser les points d’eau dissimulés que des troupes venues d’Europe ignoreraient totalement.
Leur connaissance intime du Sahara transforme une entreprise qui aurait pu s’avérer suicidaire pour des Européens seuls en une opération risquée mais réalisable, dans la même tradition de troupes composites qui caractérisera plus tard la 2e Division Blindée. Cette collaboration entre officiers français et troupes coloniales, fondée sur un respect mutuel forgé par l’épreuve commune, illustre la dimension profondément impériale de cette première phase de la France Libre, où les colonies d’Afrique noire fournissent l’essentiel des forces combattantes disponibles.
L’écho du serment jusqu’à Londres
La nouvelle de la victoire de Koufra et du serment qui la suit parvient à Londres avec un décalage de plusieurs jours, le temps que les communications radio et les rapports écrits remontent la chaîne de commandement. Lorsque le général de Gaulle en prend connaissance, il mesure immédiatement la portée exceptionnelle de cet épisode pour la cause qu’il défend depuis son exil londonien.
Dans un contexte où la France Libre peine encore à convaincre de sa légitimité, y compris auprès d’une partie de l’opinion française elle-même, la victoire de Koufra offre un récit héroïque immédiatement mobilisateur. De Gaulle en fait un usage habile dans sa communication, en France occupée comme auprès des Alliés, présentant cet épisode comme la preuve tangible que la France continue le combat, loin des yeux de la métropole mais avec une détermination intacte.
Koufra dans la mémoire des vétérans
Pour les hommes qui ont pris part à cette expédition, Koufra demeure toute leur vie durant un souvenir d’une intensité particulière. Nombre d’entre eux, interrogés des décennies plus tard, décrivent cet épisode comme le moment fondateur de leur engagement dans la France Libre, celui où l’abstraction de la résistance à l’occupant a pris une forme concrète et partagée.
Cette mémoire collective des vétérans de Koufra s’est perpétuée à travers les associations d’anciens combattants de la 2e DB, qui ont longtemps organisé des cérémonies commémoratives associant systématiquement le souvenir de l’oasis libyenne à celui de la libération de Strasbourg, comme les deux bornes indissociables d’un même engagement tenu jusqu’au bout.
Une historiographie toujours attentive à Koufra
Les historiens spécialistes de la France Libre continuent d’étudier en détail les circonstances de la prise de Koufra et du serment qui la suit, s’appuyant sur les archives militaires, les correspondances d’époque et les témoignages recueillis auprès des derniers survivants. Ces travaux permettent d’affiner la connaissance des conditions exactes de l’expédition, au-delà de la légende qui s’est construite autour de l’événement.
Cette exigence de rigueur historique se retrouve dans le travail mené par des associations régionales de mémoire, comme le Souvenir Français dans le Doubs, qui documentent avec la même précision les conflits ayant marqué leur territoire.
Cette attention historiographique constante témoigne de la place singulière qu’occupe Koufra dans le récit national de la Seconde Guerre mondiale, au même titre que l’épopée complète de la campagne d’Indochine et la mort de Leclerc qui referme sa trajectoire : ni bataille majeure au sens strict, ni simple anecdote, mais un événement charnière dont la portée symbolique continue d’irriguer la mémoire collective française plus de huit décennies après les faits.
Ainsi, le serment de Koufra ne se limite pas à un épisode héroïque isolé : il constitue un jalon essentiel dans la construction de la crédibilité militaire et politique de la France Libre, dont les conséquences se feront sentir jusqu’à la Libération complète du territoire national en 1944 et 1945.