Depuis sa base tchadienne, la colonne du général Leclerc mène à partir de fin 1940 une série de raids audacieux à travers le désert libyen, préparant la prise de l'oasis de Koufra en mars 1941.

Avant que son nom ne soit associé aux images de la Libération de Paris, le général Leclerc s’est forgé une réputation de meneur d’hommes dans les étendues arides du sud saharien. La campagne du Fezzan, menée depuis le Tchad à partir de fin 1940, constitue le premier grand fait d’armes de la France Libre et le laboratoire d’une méthode de commandement que Leclerc appliquera ensuite en Europe à la tête de la 2e Division Blindée.

Le Tchad, première base territoriale de la France Libre

Lorsque de Gaulle lance l’appel du 18 juin 1940, la France Libre ne contrôle aucun territoire. La situation change radicalement à l’été 1940 lorsque l’Afrique-Équatoriale française, et en particulier le Tchad, rallie la cause gaulliste. Ce ralliement, obtenu notamment grâce à l’action de Leclerc lui-même à Douala au Cameroun le 27 août 1940, offre à la France Libre sa première assise territoriale véritable, avec une frontière directe sur les possessions italiennes du sud libyen.

Nommé commandant militaire du Tchad, Leclerc comprend rapidement le potentiel stratégique de cette position. L’Italie fasciste, alliée de l’Allemagne nazie, contrôle la Libye depuis le début du XXe siècle et y maintient des garnisons dans les oasis du Fezzan, cette vaste région désertique du sud du pays. Frapper ces positions italiennes depuis le Tchad permettrait à la France Libre de démontrer sa capacité offensive et d’affaiblir l’un des alliés de l’Axe sur un théâtre secondaire mais symboliquement important.

Une guerre du désert aux moyens limités

La colonne rassemblée par Leclerc pour mener ces opérations ne dispose que de moyens modestes : quelques centaines d’hommes, un armement léger, des véhicules tout-terrain adaptés aux pistes sahariennes, et un soutien logistique rudimentaire comparé aux standards des grandes armées européennes. Cette guerre du désert impose des contraintes particulières, très éloignées des combats de blindés qui caractériseront plus tard la campagne de Normandie.

Les distances à parcourir se comptent en centaines de kilomètres à travers des étendues où l’eau est rare et où chaque déplacement doit être minutieusement préparé. La connaissance du terrain, acquise notamment grâce aux méridionaux et aux troupes coloniales familières de ces régions, compte alors davantage que la puissance de feu brute. C’est dans ce contexte que Leclerc développe une méthode de commandement fondée sur la rapidité, l’audace tactique et une capacité à motiver des troupes disparates, méthode qu’il réemploiera plus tard à la tête d’une division blindée bien plus imposante.

Colonne motorisée française traversant le désert du Fezzan en 1941

Les premiers raids contre les positions italiennes

Dès la fin de l’année 1940, des éléments de la colonne du Tchad mènent des reconnaissances et des raids contre les avant-postes italiens du Fezzan. Ces opérations, de portée limitée sur le plan strictement militaire, ont une valeur démonstrative considérable : elles prouvent que la France Libre est capable de mener des actions offensives et de tenir tête, même modestement, à l’une des puissances de l’Axe.

Ces premiers engagements permettent également à Leclerc de tester l’organisation logistique nécessaire à des opérations de plus grande ampleur. L’expérience acquise lors de ces raids initiaux sera déterminante pour la préparation de l’opération la plus ambitieuse de cette période : la prise de l’oasis fortifiée de Koufra, tenue par une garnison italienne retranchée dans le fort d’El Tag.

La marche vers Koufra

Au début de l’année 1941, Leclerc rassemble une colonne d’environ quatre cents hommes pour marcher sur Koufra, oasis stratégique du sud-est libyen où les Italiens ont établi une position fortifiée. Cette opération, menée en coordination lointaine avec les forces britanniques engagées plus au nord en Afrique orientale et en Cyrénaïque, représente le sommet des ambitions militaires de la colonne du Tchad à cette période.

La progression à travers le désert, sur plusieurs centaines de kilomètres, exige une préparation logistique méticuleuse : ravitaillement en eau, en carburant et en munitions, coordination des différents éléments de la colonne, anticipation des conditions climatiques extrêmes du Sahara. Le siège du fort d’El Tag s’engage ensuite, aboutissant à la reddition de la garnison italienne le 1er mars 1941.

Le serment qui scelle l’accomplissement

Le lendemain de cette victoire, le 2 mars 1941, Leclerc réunit ses hommes et leur fait prêter un serment qui allait devenir l’un des symboles les plus puissants de la France Libre : jurer de ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises, leurs belles couleurs, flotteraient de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. Cet épisode, connu sous le nom de serment de Koufra, transforme une victoire militaire modeste en engagement moral qui va guider la trajectoire de Leclerc et de ses hommes pendant les quatre années suivantes.

Ce serment, prononcé dans le dénuement le plus total au cœur du désert libyen, loin de toute perspective immédiate de libération du territoire national, témoigne de la foi inébranlable de ces hommes dans la victoire finale. Il donnera un sens à chacune des étapes ultérieures de leur parcours, de la constitution de la 2e Division Blindée jusqu’à l’entrée dans Strasbourg le 23 novembre 1944, où le serment sera enfin tenu.

Ruines du fort italien de Koufra après la reddition de mars 1941

La poursuite des opérations dans le Fezzan

La prise de Koufra ne marque pas la fin des opérations dans cette région. Les forces de Leclerc, rebaptisées Force L, poursuivent dans les années suivantes des actions dans le Fezzan, consolidant progressivement le contrôle français sur cette vaste région désertique. Ces opérations se prolongent jusqu’à la fin de l’année 1942 et au début de l’année 1943, période durant laquelle la colonne coordonne son action avec la 8e armée britannique du général Montgomery, engagée dans la reconquête de la Libye après la victoire d’El Alamein.

Cette coordination avec les forces britanniques permet à Leclerc de participer à une opération d’ampleur bien supérieure aux raids initiaux, et de démontrer aux Alliés la valeur opérationnelle des troupes de la France Libre. C’est cette reconnaissance progressive, acquise raid après raid dans les sables du Fezzan, qui ouvrira la voie à la constitution d’une grande unité blindée française et à l’engagement de Leclerc sur le théâtre européen aux côtés du général de Gaulle.

Un laboratoire pour la suite de la guerre

La campagne du Fezzan, souvent éclipsée dans la mémoire collective par l’éclat de la Libération de Paris, constitue pourtant le socle sur lequel s’est bâtie toute la légende militaire de Leclerc. C’est dans cette guerre du désert, aux moyens dérisoires comparés à ceux qu’il commandera plus tard, que Leclerc affine les qualités de meneur d’hommes qui feront de lui l’un des chefs militaires les plus populaires de la Libération : l’audace tactique, la capacité à galvaniser des troupes disparates, et une détermination à tenir parole qui trouvera son accomplissement ultime sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg.

Les hommes de la colonne du Tchad

La colonne rassemblée par Leclerc pour ces opérations sahariennes reflète déjà la diversité qui caractérisera plus tard la 2e DB tout entière. Elle rassemble des troupes coloniales originaires d’Afrique-Équatoriale française, familières du terrain désertique et de ses contraintes, aux côtés d’officiers et de sous-officiers métropolitains ayant rejoint le Tchad après avoir rallié la France Libre par des voies souvent longues et périlleuses. Cette cohabitation entre soldats coloniaux et volontaires venus d’Europe forge, dès cette période saharienne, un esprit de corps qui perdurera jusqu’aux combats de Normandie et d’Alsace.

Le commandement de ces colonnes légères, dépourvues du confort logistique des grandes armées, repose largement sur la connaissance intime du désert qu’apportent les méharistes et les unités tchadiennes habituées à ces distances et à ces conditions climatiques extrêmes. Sans cette expertise locale, les raids menés depuis le Tchad contre les positions italiennes du Fezzan auraient été impossibles à conduire avec les moyens dont disposait alors la France Libre, encore balbutiante sur le plan militaire en cette fin d’année 1940.

Une victoire aux répercussions diplomatiques

Au-delà de sa portée strictement militaire, la prise de Koufra a des répercussions qui dépassent largement le théâtre saharien. Elle constitue, pour de Gaulle, une preuve tangible à présenter aux Alliés britanniques et, plus tard, américains : la France Libre n’est pas qu’un mouvement politique en exil, elle est capable de mener des opérations offensives victorieuses contre l’Axe, même avec des moyens dérisoires. Cette démonstration contribue à consolider la légitimité de la France Libre à un moment où sa reconnaissance internationale reste fragile et disputée par le régime de Vichy.

Sur le plan intérieur au mouvement gaulliste lui-même, la victoire de Koufra confirme également le talent de Leclerc comme chef militaire et scelle durablement la confiance que lui porte le général de Gaulle, une relation de confiance qui allait se prolonger jusqu’à la Libération de Paris puis jusqu’à la mission d’Indochine confiée à Leclerc en 1945.

Le souvenir de la campagne du Fezzan dans la mémoire militaire

Cette campagne saharienne, malgré son ampleur limitée en effectifs, occupe une place particulière dans la tradition des unités qui en sont issues. Les colonnes du Tchad, devenues Force L puis intégrées à la 2e DB, ont conservé longtemps après-guerre le souvenir de cette période fondatrice, transmis au sein des régiments par les vétérans ayant participé aux raids du Fezzan et au siège de Koufra. Ce lien entre l’épopée saharienne et l’épopée européenne de 1944-1945 constitue l’un des fils conducteurs les plus marquants de l’histoire de la division, un fil que l’on retrouve jusque dans les traditions de baptême des véhicules de la division, où certains noms rappellent encore aujourd’hui cette genèse désertique.

Cette geste saharienne trouve un écho dans le travail de mémoire mené aujourd’hui par des associations telles que le Souvenir Français, qui perpétuent le souvenir des combattants de toutes les campagnes françaises du XXe siècle.

Pour les historiens comme pour les institutions de mémoire, la campagne du Fezzan reste ainsi un point de passage obligé pour comprendre la cohérence de la trajectoire de Leclerc, depuis ses débuts modestes à la tête d’une colonne de quelques centaines d’hommes jusqu’au commandement d’une grande division blindée engagée sur le théâtre européen, en passant par l’accomplissement, trois ans et demi plus tard, du serment prononcé au lendemain de la prise de l’oasis libyenne.