Deux grandes unités françaises libèrent l'Est de la France fin 1944, sur deux axes distincts : la 2e DB de Leclerc vers Strasbourg au nord, la 1ère Armée de de Lattre vers Belfort et la Franche-Comté au sud. Un point d'histoire à ne pas confondre.

Le 23 novembre 1944, les blindés de la 2e Division Blindée entrent dans Strasbourg, accomplissant près de quatre ans après sa formulation le serment prêté par Leclerc à Koufra. Le même mois, à quelques dizaines de kilomètres plus au sud, une autre grande unité française entre dans Belfort. Il s’agit d’une armée différente, engagée sur un axe différent, et c’est précisément cette distinction, souvent brouillée dans la mémoire collective, que cet article se propose d’éclaircir.

Deux armées, deux axes de libération

L’automne 1944 voit la France de l’Est libérée par deux grandes forces françaises distinctes, engagées sur deux couloirs géographiques voisins mais bien séparés. Au nord, la 2e Division Blindée du général Leclerc, rattachée au XVe Corps de la 3e Armée américaine du général Patton, progresse depuis la Lorraine vers les Vosges, franchit la trouée de Saverne et atteint Strasbourg. Au sud, la 1ère Armée française du général Jean de Lattre de Tassigny, remontée depuis le débarquement de Provence d’août 1944, progresse vers la trouée de Belfort et libère le Territoire de Belfort à la mi-novembre 1944.

Ces deux avancées sont quasi simultanées, séparées de quelques jours à peine, et concernent toutes deux ce qu’on appelle communément l’Est de la France. Cette proximité chronologique et géographique explique pourquoi le grand public associe parfois, à tort, la 2e DB de Leclerc à la libération de la Franche-Comté ou de Belfort. Il s’agit pourtant de deux itinéraires, de deux commandements et de deux armées bien distincts, nées de deux débarquements différents : la 2e DB par la Normandie en août 1944, la 1ère Armée par la Provence le même mois.

Le lien avec le serment de Koufra, prêté en plein désert libyen en 1941, ne concerne que Strasbourg : Leclerc et ses hommes avaient juré de ne déposer les armes qu’une fois leurs couleurs flottant sur la cathédrale de la ville alsacienne, un objectif tenu le 23 novembre 1944 par la seule 2e DB. Cette précision est essentielle, car c’est précisément l’existence de ce serment très médiatisé qui alimente, par extension involontaire, la confusion sur l’itinéraire exact suivi par la division pour l’accomplir.

Une origine commune, deux commandements distincts

Si les deux armées partagent la même allégeance à la France Libre et au même objectif final, leur origine institutionnelle diffère sensiblement. La 2e DB de Leclerc est une division blindée, unité de manœuvre rapide intégrée au dispositif américain du général Patton, ce qui explique sa progression très rapide depuis la Normandie jusqu’en Lorraine à l’été 1944. La 1ère Armée française, elle, est une armée complète, plus proche dans sa structure d’une armée classique, formée essentiellement de troupes coloniales et nord-africaines ayant combattu en Italie avant de débarquer en Provence. Cette différence de nature explique en partie pourquoi leurs itinéraires, bien que voisins sur la carte, n’ont jamais été appelés à se confondre sur le terrain.

L’itinéraire réel de la 2e DB à l’automne 1944

Après la Libération de Paris fin août 1944, la 2e DB reprend sa progression vers l’est. Elle livre la bataille de Dompaire à la mi-septembre, l’une des plus importantes batailles de chars de la campagne de France, puis progresse par Baccarat et les Vosges, où elle marque une pause automnale imposée par la résistance allemande et des difficultés logistiques. Fin novembre, elle perce par la trouée de Saverne et atteint Strasbourg le 23 novembre 1944.

Colonne blindée française progressant vers l'est de la France à l'automne 1944

Cet itinéraire, entièrement situé au nord de la région, ne croise à aucun moment le Territoire de Belfort ni le Doubs. La confusion vient souvent du fait que les deux campagnes sont racontées ensemble dans les récits généraux de la libération de l’Est, sans toujours préciser la séparation des commandements.

La 1ère Armée et la libération de la Franche-Comté

La libération de la Franche-Comté, du Territoire de Belfort et du Doubs revient à la 1ère Armée française du général de Lattre de Tassigny, formée notamment de troupes d’Afrique du Nord et de la 1ère Division Blindée. Remontant depuis le débarquement de Provence d’août 1944, cette armée progresse par la vallée du Rhône puis vers l’est, en s’appuyant aussi sur une résistance locale très active dans le Doubs et le Jura, où les maquis avaient depuis plusieurs mois harcelé les forces d’occupation et facilité la progression des troupes régulières.

Belfort est libérée autour du 22 novembre 1944, un jour avant Strasbourg. Les deux villes sont donc reprises presque simultanément, mais par deux armées différentes ayant emprunté deux couloirs distincts : la trouée de Belfort au sud pour la 1ère Armée, la trouée de Saverne au nord pour la 2e DB. Cette quasi-simultanéité, loin d’être une coïncidence, résulte d’une planification alliée cohérente visant à prendre en tenaille les dernières forces allemandes retranchées dans l’Est de la France avant l’hiver.

Les combats menés par la 1ère Armée dans ce secteur furent particulièrement difficiles, marqués par un relief accidenté, des conditions climatiques rigoureuses et une résistance allemande organisée autour de points d’appui fortifiés hérités des logiques défensives plus anciennes de la région. Les troupes d’Afrique du Nord, notamment les tirailleurs et les spahis, y payèrent un lourd tribut, une histoire qui mérite d’être connue pour elle-même et non simplement mentionnée en marge du récit plus célèbre de la 2e DB.

Carte historique évoquant les deux axes de libération de l'Est de la France en novembre 1944

Pourquoi cette distinction mérite d’être rétablie

Rétablir cette distinction n’est pas un exercice de pédantisme historique : elle rend justice aux deux armées et à leurs hommes, chacune ayant mené sa propre campagne, ses propres combats et ses propres pertes. Attribuer à la 2e DB un fait d’armes qui revient à la 1ère Armée reviendrait à effacer une partie de la mémoire de cette dernière, moins souvent mise en avant dans les récits grand public alors que son parcours, depuis l’Afrique du Nord jusqu’en Allemagne, est tout aussi remarquable.

Cette rigueur est d’autant plus importante que les deux armées ont fini par converger sur le même objectif final : l’Allemagne. La 2e DB poursuit sa route par la défense de Strasbourg contre la contre-offensive Nordwind puis la réduction de la poche de Colmar, avant de repartir vers l’Allemagne au printemps 1945. La 1ère Armée, elle, poursuit sa progression depuis la Franche-Comté vers l’Alsace du sud puis l’Allemagne, selon son propre calendrier.

Cette exigence de précision rejoint plus largement la vocation de ce site : raconter fidèlement le parcours du général Leclerc et de la 2e DB sans lui prêter, même par approximation bienveillante, des épisodes qui appartiennent à d’autres unités. La grandeur de l’épopée de la 2e DB, de Koufra à Strasbourg, ne nécessite aucune extension inexacte de son itinéraire pour être pleinement reconnue.

Ce que révèle cette confusion sur la mémoire collective

Le phénomène par lequel une unité militaire finit par absorber, dans l’imaginaire collectif, des faits d’armes accomplis par une autre n’est pas propre à la 2e DB. Il traduit une tendance plus générale des récits de la Libération à se concentrer sur quelques figures et quelques unités emblématiques, au détriment d’une vision plus complète et plus juste de l’effort de guerre français en 1944 et 1945. La 2e DB, en raison de sa progression spectaculaire depuis la Normandie jusqu’à Paris puis Strasbourg, et de la notoriété acquise par le général Leclerc, occupe une place disproportionnée dans la mémoire nationale par rapport à d’autres unités ayant pourtant fourni un effort comparable.

La 1ère Armée française, bien que moins présente dans l’imaginaire populaire, a mené une campagne d’une ampleur et d’une dureté comparables, depuis le débarquement de Provence jusqu’aux combats des Vosges et d’Alsace, avant de participer elle aussi à l’invasion finale de l’Allemagne. Redonner à cette armée la juste part de son parcours, y compris dans des territoires comme la Franche-Comté et le Territoire de Belfort, participe d’un travail de mémoire plus équilibré, qui ne diminue en rien l’admiration légitime portée à la 2e DB et à son chef.

Une mémoire régionale à explorer pour elle-même

La mémoire de la libération de la Franche-Comté, portée par la 1ère Armée et par une résistance locale active, mérite d’être explorée pour elle-même plutôt que rattachée par erreur à l’épopée de la 2e DB. Les ressources consacrées au patrimoine et à la mémoire régionale de Franche-Comté permettent d’approfondir cette histoire propre, distincte de celle que retrace ce site consacré au Général Leclerc et à la 2e DB.

Vers l’Allemagne : deux trajectoires, un même objectif

Ce cheminement, de Koufra à Berchtesgaden en passant par la Normandie, Paris et Strasbourg, dessine la trajectoire complète d’une unité devenue emblématique de la France Libre. Il ne recoupe pas celui de la 1ère Armée, dont le parcours, de l’Afrique du Nord et de la Provence jusqu’à l’Allemagne en passant par la Franche-Comté, constitue une autre grande page de la libération du territoire français, tout aussi digne d’être racontée avec précision.

Comprendre cette séparation des itinéraires permet d’éviter une lecture simplifiée de la libération de la France, qui réduirait l’ensemble de l’effort militaire français à la seule épopée, pourtant admirable, de la 2e DB.