Isabelle Ferrand, conservatrice du musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc, présente les collections, les choix muséographiques et les défis de la transmission mémorielle place Denfert-Rochereau.
Installé place Denfert-Rochereau depuis 1994, le musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean-Moulin occupe un ancien poste de défense passive construit au-dessus des carrières et des catacombes parisiennes. Isabelle Ferrand, qui en assure la conservation depuis plusieurs années, nous ouvre les portes de ses réserves et revient sur les enjeux quotidiens de la transmission d’une mémoire vivante.
Un lieu chargé d’histoire
Madame Ferrand, pourquoi le musée est-il installé précisément place Denfert-Rochereau ?
L’emplacement n’est pas anodin. Ce bâtiment, construit dans l’entre-deux-guerres au-dessus des anciennes carrières souterraines et des catacombes, a servi de poste de commandement de la défense passive parisienne. Or c’est justement dans ces galeries souterraines, juste en dessous de nous, que s’est installé en août 1944 l’un des postes de commandement de la Résistance intérieure, notamment lié à la préparation de l’insurrection parisienne. Le choix de ce site pour un musée consacré à la fois à Leclerc et à Jean Moulin permet d’ancrer physiquement le visiteur dans la géographie réelle des événements de 1944, ce qui est assez rare pour un musée d’histoire contemporaine.
Le musée réunit deux figures qu’on associe rarement l’une à l’autre dans l’imaginaire collectif.
C’est précisément l’intérêt du lieu. Leclerc incarne la France Libre militaire, celle qui combat depuis l’extérieur avec les Alliés, tandis que Jean Moulin représente la Résistance intérieure, clandestine, organisée sur le sol occupé. Ces deux trajectoires convergent au moment de la Libération de Paris, en août 1944, quand l’action militaire extérieure et l’insurrection intérieure se rejoignent physiquement dans les rues de la capitale. Notre parcours muséographique est construit pour montrer cette complémentarité plutôt que de raconter deux histoires parallèles et déconnectées.
Les collections et leur constitution
Quels types d’objets peut-on découvrir dans vos collections ?
Nous conservons une grande variété de pièces : uniformes et équipements militaires de la 2e DB, armes de la période, correspondances personnelles, documents administratifs de la France Libre, ainsi que des objets plus intimes ayant appartenu à Leclerc lui-même ou à des combattants et résistants moins connus. Nous disposons également d’une importante collection de photographies d’époque et de films d’actualité, essentiels pour restituer l’ambiance des journées d’août 1944.
Comment ces collections se sont-elles constituées au fil du temps ?
Le musée est né en 1994 de la fusion de deux ensembles préexistants, l’un consacré à Leclerc et à la 2e DB, l’autre à Jean Moulin et à la Résistance. Depuis, les collections s’enrichissent principalement par des dons de familles de vétérans et de résistants, qui nous confient parfois des objets conservés depuis des décennies dans des conditions modestes. Nous recevons aussi des dépôts d’institutions partenaires, comme l’Ordre de la Libération, et procédons ponctuellement à des acquisitions lors de ventes spécialisées, toujours accompagnées d’un travail rigoureux de vérification de provenance.
Quelle est la place des chars et du matériel lourd dans vos collections, compte tenu des contraintes d’espace du musée ?
C’est une contrainte réelle, effectivement. Le musée ne dispose pas de l’espace nécessaire pour exposer des blindés grandeur nature, contrairement à certains mémoriaux militaires installés en plein air. Nous compensons cette limite par des maquettes détaillées, des pièces mécaniques isolées, comme des éléments de canon ou de chenille, ainsi que par une riche documentation photographique et cinématographique sur les chars de la 2e DB, notamment ceux qui portaient des noms de villes françaises en hommage aux étapes de la reconquête du territoire. Notre article sur les chars nommés d’après des villes de France permet d’ailleurs de comprendre cette tradition symbolique propre à la division.
Y a-t-il des objets auxquels vous êtes personnellement attachée ?
Je pense notamment à certains carnets de route tenus par des soldats de la 2e DB pendant la campagne du Fezzan et la traversée du désert. Ces documents, souvent rédigés dans des conditions matérielles très précaires, offrent un regard direct sur l’expérience vécue, loin du récit officiel. Ils complètent utilement les archives militaires plus formelles, en donnant une voix aux hommes qui ont vécu ces événements au quotidien, avec leurs doutes, leur fatigue et parfois leur humour.
Muséographie et transmission
Comment organisez-vous le parcours du visiteur à travers cette histoire complexe ?
Le parcours suit globalement une progression chronologique, depuis l’appel du 18 juin 1940 jusqu’à la Libération de Strasbourg en novembre 1944, en passant par les campagnes africaines et la préparation de l’insurrection parisienne. Nous avons fait le choix de multiplier les dispositifs audiovisuels et les reconstitutions sonores, car le récit purement factuel, aussi rigoureux soit-il, peine parfois à transmettre l’intensité émotionnelle vécue par les acteurs de l’époque. L’objectif est de permettre au visiteur de comprendre à la fois la chronologie et l’expérience humaine de ces événements.
Le serment de Koufra occupe-t-il une place particulière dans votre présentation ?
Absolument, c’est l’un des moments forts du parcours. Nous présentons le contexte de la prise du fort italien début mars 1941, puis la formule du serment prononcé le lendemain par Leclerc à ses hommes : jurons de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. Le dispositif muséographique met en regard ce moment fondateur avec les images de la libération effective de Strasbourg, le 23 novembre 1944, pour bien montrer aux visiteurs, souvent surpris par cette continuité, la cohérence de l’engagement pris dans le désert libyen. Notre dossier sur le serment de Koufra prolonge cette présentation pour les lecteurs qui souhaitent approfondir le sujet.
La diversité des combattants de la 2e DB est-elle bien représentée dans vos collections ?
C’est un axe sur lequel nous avons beaucoup travaillé ces dernières années. La 2e DB rassemblait des soldats de l’Empire colonial, des évadés de métropole et des républicains espagnols exilés, en particulier au sein de la Nueve, la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad commandée par le capitaine Raymond Dronne. Nous présentons plusieurs pièces et documents relatifs à cette compagnie, dont des blindés portaient des noms de batailles espagnoles de la guerre civile, un détail que beaucoup de visiteurs découvrent avec surprise. Notre article consacré à la Nueve permet d’aller plus loin sur cette histoire encore trop méconnue du grand public.
La Libération de Paris au cœur du musée
Comment traitez-vous spécifiquement les journées du 24 et 25 août 1944 ?
C’est le point culminant de notre parcours, et nous y consacrons un espace important. Nous retraçons l’entrée de l’avant-garde de Dronne dans Paris le 24 août au soir, l’arrivée en masse de la 2e DB le lendemain, puis la reddition du général allemand von Choltitz, survenue le 25 août 1944 à la gare Montparnasse. Nous exposons des documents liés à cette reddition, ainsi que des témoignages filmés de Parisiens ayant vécu ces journées, qui apportent une dimension civile et populaire souvent absente des récits strictement militaires. Notre dossier sur la Libération de Paris reprend cette chronologie en détail.
Recevez-vous encore des témoins directs de cette période ?
De moins en moins, malheureusement, ce qui rend notre mission de collecte d’autant plus urgente. Nous avons pu recueillir, au fil des décennies, de nombreux entretiens filmés avec des vétérans de la 2e DB et des résistants parisiens, aujourd’hui disparus pour la plupart. Ces témoignages constituent une ressource irremplaçable, que nous continuons d’exploiter dans nos expositions temporaires et nos actions pédagogiques auprès des scolaires.
Les défis actuels du musée
Quels sont, selon vous, les principaux défis de la transmission mémorielle aujourd’hui ?
Le premier défi est générationnel : les visiteurs les plus jeunes n’ont plus aucun contact direct avec des témoins de la période, contrairement aux générations précédentes qui pouvaient encore entendre leurs grands-parents raconter la guerre. Il faut donc trouver de nouveaux moyens de rendre cette histoire vivante et concrète, sans tomber dans une simplification excessive. Le second défi concerne la rigueur historique elle-même : à mesure que la recherche progresse, certains récits établis se nuancent, et notre rôle est d’intégrer ces évolutions sans pour autant déstabiliser la compréhension générale du public.
Comment le musée s’inscrit-il dans les commémorations annuelles de la Libération de Paris ?
Nous participons activement aux cérémonies du 25 août, qui rassemblent chaque année élus, associations d’anciens combattants et descendants de résistants autour des lieux symboliques de la Libération. Le musée organise à cette occasion des visites thématiques et met en valeur des pièces rarement exposées le reste de l’année. Notre article sur les commémorations du 25 août donne un aperçu de ces événements, qui restent un moment fort de notre calendrier institutionnel.
La croix de la Libération occupe-t-elle une place particulière dans votre muséographie ?
Oui, c’est l’un des symboles les plus forts de notre parcours. Cette décoration, créée en 1940 pour distinguer les Compagnons de l’Ordre de la Libération, apparaît sur plusieurs objets et documents exposés, et nous consacrons un espace spécifique à son histoire et à sa symbolique, notamment la croix de Lorraine qui figure en son centre. Les visiteurs sont souvent surpris d’apprendre que cette décoration, créée dans l’urgence de la guerre à Brazzaville, reste aujourd’hui l’un des ordres les plus rares et les plus exclusifs de la République française, avec seulement 1038 récipiendaires au total. Notre dossier sur le symbolisme de la croix de la Libération prolonge cette présentation pour les lecteurs intéressés par cet aspect héraldique et mémoriel.
Comment le musée dialogue-t-il avec les autres institutions parisiennes consacrées à la Seconde Guerre mondiale ?
Nous entretenons des liens étroits avec plusieurs institutions, dont le Mémorial de la Shoah, les Archives nationales et bien sûr l’Ordre de la Libération, qui gère notamment le Mont-Valérien. Ces collaborations se traduisent par des prêts d’objets pour des expositions temporaires, des échanges de recherche entre conservateurs, et parfois des parcours croisés proposés au public souhaitant approfondir sa compréhension de la période, depuis la Résistance intérieure jusqu’à la Libération militaire du territoire.
Le musée conserve-t-il des traces spécifiques de la reddition de von Choltitz ?
Oui, nous exposons plusieurs documents relatifs à cet épisode central du 25 août 1944, dont des reproductions de rapports militaires et des photographies prises à la gare Montparnasse au moment de la capitulation du gouverneur militaire allemand de Paris. Cet épisode reste l’un des plus demandés par les visiteurs, notamment les groupes scolaires, car il cristallise en quelques heures l’aboutissement de plusieurs années de combat. Notre article consacré à von Choltitz et la reddition de Paris offre un éclairage complémentaire sur cette figure allemande complexe, dont les motivations exactes lors de la capitulation restent encore débattues par les historiens.
Un mot pour conclure sur l’avenir des collections ?
Nous continuons à rechercher activement des objets et documents encore détenus par des familles, en particulier ceux qui concernent les figures moins médiatisées de cette histoire : les Compagnons de la Libération peu connus, les femmes engagées dans la Résistance ou au sein de la 2e DB, les soldats de l’Empire colonial dont les parcours restent souvent dans l’ombre des grandes figures. Chaque don, aussi modeste soit-il, enrichit notre capacité à raconter cette histoire dans toute sa diversité, bien au-delà du seul récit du général Leclerc.
Le musée face au public scolaire et aux nouvelles générations
Comment adaptez-vous votre discours aux groupes scolaires, dont l’éloignement avec la période ne cesse de grandir ?
Cette mission pédagogique est partagée par d’autres institutions patrimoniales du pays, comme la citadelle de Belfort, qui accueille elle aussi des publics scolaires venus découvrir l’histoire militaire française.
Nous avons progressivement développé des ateliers pédagogiques spécifiques, construits autour d’objets concrets plutôt que de longs exposés chronologiques. Manipuler une réplique d’uniforme, observer de près une carte d’état-major annotée, écouter un extrait de témoignage filmé : ce sont des points d’entrée beaucoup plus efficaces pour des collégiens ou des lycéens que la seule narration factuelle. Nous travaillons également avec les enseignants en amont des visites, pour ancrer notre parcours dans le programme d’histoire, notamment autour de la notion de résistance sous toutes ses formes, militaire et civile.
Le musée propose-t-il des ressources numériques pour toucher un public qui ne se déplace pas nécessairement jusqu’à Denfert-Rochereau ?
Oui, c’est un axe de développement important ces dernières années. Nous avons numérisé une partie significative de nos collections photographiques et documentaires, rendues progressivement accessibles en ligne, et nous produisons des contenus pédagogiques destinés aux enseignants qui ne peuvent pas organiser de sortie scolaire à Paris. Cette dimension numérique ne remplace évidemment pas la visite physique, l’émotion suscitée par la confrontation directe avec un objet authentique reste irremplaçable, mais elle permet d’élargir considérablement notre rayonnement au-delà de la région parisienne.
Percevez-vous un regain d’intérêt du public pour cette période, à l’occasion des anniversaires ronds comme les quatre-vingts ans de la Libération ?
Très nettement, oui. Les années anniversaires génèrent systématiquement une hausse de fréquentation et une couverture médiatique accrue, ce qui nous permet de présenter ces enjeux devant un public renouvelé, souvent moins familier avec les détails de cette histoire que les visiteurs habituels. Nous essayons de profiter de ces moments pour renouveler notre approche muséographique, sans pour autant tomber dans une commémoration figée qui se contenterait de répéter les mêmes images d’archives d’une année sur l’autre.
Quel conseil donneriez-vous à un visiteur qui découvre cette histoire pour la première fois ?
Je lui conseillerais de prendre le temps de lire les cartels avec attention, plutôt que de se contenter de photographier les vitrines, et surtout de ne pas hésiter à poser des questions à notre équipe de médiation, toujours présente dans les salles. Cette histoire n’est pas un simple enchaînement de dates à mémoriser, c’est avant tout un ensemble de parcours humains, parfois héroïques, parfois tragiques, souvent les deux à la fois, qui méritent d’être compris dans leur complexité plutôt que réduits à quelques images d’Épinal, aussi belles soient-elles.
Pour finir, y a-t-il un projet d’exposition temporaire à venir que vous pouvez d’ores et déjà évoquer ?
Nous travaillons actuellement sur un projet consacré aux trajectoires individuelles des combattants de la 2e DB, en nous appuyant sur des correspondances familiales récemment recueillies et sur des parcours biographiques croisés, depuis l’Afrique jusqu’à l’Alsace. L’idée est de sortir du grand récit collectif pour redonner une épaisseur humaine à des noms parfois réduits à de simples mentions dans les livres d’histoire. C’est un travail de longue haleine, qui nécessite des mois de recherche généalogique et documentaire, mais je crois profondément que c’est par ce type d’approche, incarnée et sensible, que nous parviendrons à transmettre durablement cette mémoire aux générations qui n’ont plus aucun lien direct avec cette période de notre histoire nationale.