Bertrand Vasseur, historien rattaché à la Fondation de la France Libre, revient sur les origines du mouvement gaulliste, le rôle singulier de Leclerc et la manière dont cette histoire continue d'être écrite aujourd'hui.
Chercheur associé à la Fondation de la France Libre, Bertrand Vasseur consacre depuis une vingtaine d’années ses travaux à l’histoire du gaullisme de guerre et aux parcours individuels des premiers ralliés de 1940. Auteur de plusieurs études sur les campagnes d’Afrique et sur la mémoire de la 2e Division Blindée, il revient pour nous sur la trajectoire du général Leclerc et sur les zones encore mal connues de cette histoire.
Les origines de la France Libre
Monsieur Vasseur, on a parfois l’image d’une France Libre puissante et organisée dès juin 1940. Est-ce exact ?
Pas du tout, et c’est un point sur lequel il faut insister. Le 18 juin 1940, quand de Gaulle lance son appel depuis Londres, il ne dispose de pratiquement rien : pas d’armée constituée, pas de territoire, une reconnaissance diplomatique quasi inexistante et une poignée d’officiers autour de lui. Les estimations les plus courantes évoquent quelques milliers d’hommes ayant rallié Londres dans les semaines qui suivent l’appel, sur les millions de soldats français mobilisés au printemps 1940. C’est une entreprise minoritaire, fragile, et longtemps incertaine dans son issue.
Pourquoi si peu de ralliements initiaux ?
Plusieurs raisons se combinent, que les archives de l’Ordre de la Libération et ses Compagnons permettent aujourd’hui de mieux documenter. D’abord la sidération de la défaite elle-même, qui pousse une large partie de l’armée et de la population à accepter l’armistice comme un moindre mal. Ensuite la légitimité du maréchal Pétain, chef d’État reconnu, quand de Gaulle n’est qu’un général de brigade à titre temporaire, largement inconnu du grand public. Enfin, des raisons matérielles très concrètes : rallier Londres en 1940 suppose de traverser une France occupée ou une zone libre sous surveillance, puis souvent l’Espagne franquiste, hostile aux gaullistes, avant d’espérer atteindre l’Angleterre. Ce n’est pas un choix administratif, c’est une aventure risquée.
C’est dans ce contexte que Philippe de Hauteclocque choisit de partir.
Exactement, et son cas est révélateur. Officier de cavalerie, il est blessé et capturé à deux reprises durant la campagne de France de mai-juin 1940, et s’évade chaque fois. Cette obstination physique préfigure ce qu’il va devenir. Après l’armistice du 22 juin, il refuse la défaite comme fait accompli et parvient à gagner Londres en juillet 1940, via l’Espagne et le Portugal. Ce parcours, on l’oublie parfois, est déjà en soi un exploit logistique et un pari personnel considérable, avant même le début de son engagement militaire proprement dit.
Le choix du pseudonyme et les débuts africains
Pourquoi choisit-il précisément de se faire appeler Leclerc ?
C’est une décision de sécurité familiale avant tout. En s’engageant publiquement aux côtés de De Gaulle, il expose sa femme et ses six enfants, restés en zone occupée, à des représailles possibles du régime de Vichy ou des autorités allemandes. Le nom Leclerc, extrêmement répandu en France, lui offre une forme d’anonymat protecteur. Ce choix illustre bien la situation des premiers Français Libres : la plupart n’agissent pas dans l’insouciance, ils calculent des risques réels pour eux-mêmes et pour leurs proches.
Comment de Gaulle repère-t-il cet officier parmi les rares volontaires de l’été 1940 ?
De Gaulle a besoin, très vite, d’hommes capables d’agir sur le terrain colonial, en particulier en Afrique, où se joue une bataille décisive pour la crédibilité de la France Libre. Leclerc se distingue immédiatement par son énergie et sa capacité de décision rapide. Il lui confie une mission à haut risque en Afrique-Équatoriale française : convaincre les administrateurs et les garnisons locales de rallier la France Libre plutôt que Vichy. Le succès de Douala, au Cameroun, fin août 1940, où la garnison se rallie sans effrontement armé, est un signal fort envoyé à Londres autant qu’aux Africains eux-mêmes.
Ce ralliement de l’Afrique-Équatoriale française a-t-il été acquis facilement ?
Non, il faut se garder de toute lecture trop linéaire. Certains territoires hésitent longuement, d’autres administrateurs restent fidèles à Vichy par conviction ou par prudence. Le ralliement se joue territoire par territoire, parfois poste par poste, dans des négociations où la persuasion compte autant que le rapport de force militaire réel, souvent très faible du côté gaulliste. Ce que réussit Leclerc à Douala, c’est précisément d’éviter l’affrontement tout en obtenant une reddition symbolique et politique décisive, ce qui donne le ton pour la suite du ralliement de l’ensemble du Cameroun, puis du Tchad, du Congo et de l’Oubangui-Chari.
Cette réussite ouvre la voie au Tchad.
Oui, et c’est un point stratégique majeur. Une fois commandant militaire du Tchad, Leclerc dispose d’une base arrière territoriale immense, mais aussi extrêmement pauvre en moyens matériels. C’est depuis cette colonie qu’il va organiser les colonnes qui mèneront les raids contre les positions italiennes de Libye. Il faut imaginer les conditions : des véhicules bricolés, un ravitaillement précaire, des distances énormes à travers le Sahara. C’est dans cet environnement que naît la légende militaire de Leclerc, bien avant Paris ou Strasbourg.
Quelle était la situation militaire italienne en Libye à cette époque ?
L’Italie fasciste contrôle la Libye depuis les années 1910, avec des garnisons fortifiées disséminées sur un territoire immense, dont Koufra constitue l’un des points d’appui les plus reculés, au cœur du désert. Ces positions sont difficiles à ravitailler pour les Italiens eux-mêmes, ce qui explique en partie pourquoi une colonne française relativement modeste, quelques centaines d’hommes appuyés par des unités britanniques et des forces du Long Range Desert Group, parvient à s’en emparer après plusieurs semaines de siège. Ce n’est pas une victoire de moyens, c’est une victoire d’endurance et de détermination, dans un environnement où la logistique compte souvent plus que la puissance de feu.
Koufra et le serment fondateur
Le serment de Koufra occupe une place centrale dans la mémoire nationale. Que s’est-il réellement passé ?
Après une progression difficile à travers le désert libyen, la colonne de Leclerc s’empare le 1er mars 1941 du fort italien de Koufra, une oasis fortifiée du sud-est libyen. Le lendemain, 2 mars 1941, Leclerc fait prêter à ses hommes un serment devenu célèbre : ils jurent de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. C’est un moment fondateur, prononcé dans le dénuement le plus total, loin de toute perspective immédiate de victoire.
Ce serment avait-il une portée strictement symbolique ou stratégique ?
Les deux, et c’est ce qui en fait la force. Sur le plan symbolique, il relie une victoire mineure dans un désert lointain à l’objectif final de la libération du territoire national, en choisissant Strasbourg, ville alsacienne annexée de facto par le Troisième Reich, comme horizon ultime. Sur le plan stratégique, il fixe un cap moral à des hommes isolés, coupés de la métropole, qui pourraient légitimement douter de l’issue du conflit en 1941. On lit souvent le serment de Koufra rétrospectivement, en sachant qu’il se réalisera en novembre 1944. Mais en mars 1941, rien ne le garantit : c’est un acte de foi autant qu’une déclaration militaire.
Comment ce serment a-t-il été transmis et documenté par les historiens ?
Il existe plusieurs témoignages directs de participants, ainsi que des rapports militaires rédigés dans les semaines suivant la prise de Koufra. La formule exacte a été fixée par la tradition orale et écrite de la 2e DB, puis largement reprise dans les commémorations d’après-guerre. Notre dossier consacré au serment de Koufra détaille les sources disponibles et les nuances entre les différentes versions rapportées par les témoins présents ce jour-là.
La 2e DB et la Libération de Paris
Quelques années plus tard, Leclerc obtient la constitution d’une grande unité blindée. Comment cette division se forme-t-elle ?
La 2e Division Blindée est constituée à partir de 1943, en Afrique du Nord, avec un matériel essentiellement américain fourni dans le cadre du prêt-bail. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire diversité de ses recrues : des évadés de France métropolitaine, des soldats venus de l’Empire colonial, des résistants, et des républicains espagnols exilés après la défaite de leur camp en 1939. Cette dernière composante est incarnée par la Nueve, la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad, placée sous le commandement du capitaine Raymond Dronne, dont le parcours mérite d’être mieux connu du grand public.
Le rôle de la Nueve dans l’entrée à Paris est justement un sujet qui a gagné en visibilité ces dernières années.
C’est un exemple typique de réévaluation historiographique. Pendant des décennies, la dimension espagnole de cette unité est restée relativement discrète dans le récit national français. Or ce sont des blindés de la Nueve qui comptent parmi les tout premiers véhicules de la 2e DB à pénétrer dans Paris, le 24 août 1944, sous le commandement de Dronne. J’invite d’ailleurs les lecteurs à consulter notre article sur la Nueve, qui détaille cette histoire souvent méconnue.
Comment se déroule concrètement la Libération de Paris, du point de vue militaire ?
La 2e DB débarque à Utah Beach en août 1944 et progresse rapidement vers l’est après plusieurs combats normands significatifs. Le 24 août, sur ordre de Leclerc, l’avant-garde de Dronne entre dans la capitale et atteint l’Hôtel de Ville en soirée. Le lendemain, 25 août, le gros de la division pénètre en masse dans Paris, précipitant la reddition du général allemand von Choltitz à la gare Montparnasse, ce même jour. Notre dossier consacré à la Libération de Paris revient en détail sur cette séquence de deux journées qui reste, encore aujourd’hui, l’un des épisodes les plus documentés de la guerre en France.
Strasbourg vient clore ce cycle initié à Koufra.
Oui, et c’est un accomplissement remarquable en termes de délai. Le 23 novembre 1944, soit trois mois seulement après Paris, la 2e DB libère Strasbourg, réalisant ainsi le serment prononcé près de quatre ans plus tôt dans le désert libyen. Cette continuité, du Sahara à l’Alsace, donne à la trajectoire de Leclerc une cohérence narrative rare dans l’histoire militaire, ce qui explique en partie pourquoi cette figure a si bien traversé la mémoire nationale.
L’héritage mémoriel aujourd’hui
Comment expliquez-vous que Leclerc reste, plus de soixante-quinze ans après sa mort, une figure aussi présente dans la mémoire française ?
Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord la force du récit lui-même : un homme qui prend un pseudonyme par prudence familiale, prête un serment dans le désert, et le tient quatre ans plus tard, jour pour jour dans son objectif. C’est un arc narratif d’une clarté rare, qui se prête particulièrement bien à la transmission pédagogique. Ensuite, sa mort accidentelle et prématurée le 28 novembre 1947, près de Colomb-Béchar en Algérie, a figé son image à un moment où il incarnait encore pleinement l’énergie du soldat victorieux, sans avoir eu le temps de devenir une figure politique controversée comme cela a pu arriver à d’autres généraux.
Sa mission en Indochine, à partir de 1945, est-elle moins connue du grand public ?
Effectivement, et c’est un point que je trouve dommage. Leclerc reçoit la reddition japonaise au nom de la France en 1945, puis prend le commandement du corps expéditionnaire français en Indochine. Il y fait preuve d’une lucidité politique assez rare pour l’époque, plaidant pour une solution négociée avec les nationalistes vietnamiens plutôt que pour une option purement militaire. Cette période complexifie utilement l’image du seul héros de Koufra et de Paris, en montrant un homme confronté aux limites de la puissance militaire face à des enjeux de décolonisation naissants.
Qu’apporte, selon vous, l’Ordre de la Libération à la compréhension de cette période ?
L’Ordre de la Libération, créé par de Gaulle le 16 novembre 1940 à Brazzaville, constitue l’un des instruments les plus précieux pour les historiens, car il permet de retracer les parcours de 1038 Compagnons de la Libération, dont Leclerc lui-même. Chaque dossier de Compagnon conserve des éléments biographiques et parfois des témoignages qui éclairent des trajectoires individuelles bien au-delà des grandes figures médiatisées. Notre article sur les Compagnons de la Libération oubliés donne un aperçu de cette richesse documentaire encore partiellement exploitée.
La relation entre de Gaulle et Leclerc a-t-elle toujours été aussi harmonieuse que le récit officiel le laisse penser ?
C’est une question intéressante, car l’image d’une confiance absolue et continue simplifie un peu les choses. De Gaulle repère très tôt les qualités de Leclerc, mais leur relation reste avant tout hiérarchique et fonctionnelle, marquée par des échanges parfois tendus sur des questions de stratégie ou de moyens, notamment lors des campagnes africaines où les ressources manquent cruellement. Ce qui frappe surtout, c’est la constance de la confiance que de Gaulle accorde à Leclerc sur la durée, de 1940 jusqu’à l’Indochine, ce qui est rare parmi les généraux de la France Libre. Notre article sur la relation entre de Gaulle et Leclerc explore plus en détail cette dynamique de confiance construite sur le temps long.
Existe-t-il encore des zones d’ombre dans la biographie militaire de Leclerc que les historiens cherchent à éclaircir ?
Oui, en particulier sur certains aspects logistiques et humains des campagnes sahariennes, moins documentés que les grandes batailles de 1944. On sait relativement peu de choses, par exemple, sur la vie quotidienne des soldats tchadiens et sénégalais qui composaient une partie non négligeable des colonnes de Leclerc en Afrique, leurs conditions d’engagement, leur reconnaissance après-guerre, souvent bien moindre que celle réservée aux soldats métropolitains. C’est un chantier de recherche encore ouvert, qui rejoint des questionnements plus larges sur la mémoire des tirailleurs et des troupes coloniales dans la France Libre.
Le rôle des femmes dans cette histoire est-il également en cours de réévaluation ?
Absolument, et c’est un axe de recherche particulièrement actif ces dernières années. Des femmes ont servi comme ambulancières, transmetteuses, infirmières ou agents de liaison au sein même de la 2e DB et de ses unités annexes, sans compter leur rôle majeur dans la Résistance intérieure qui prépare l’insurrection parisienne d’août 1944. Longtemps réduites à des figures secondaires dans le récit militaire classique, ces trajectoires féminines font aujourd’hui l’objet de travaux approfondis, que notre dossier consacré aux femmes de la 2e DB et de la Résistance contribue à faire connaître au grand public.
Un regard sur l’historiographie contemporaine
Diriez-vous que le grand public a une image fidèle de cette période, ou déformée par des décennies de commémorations ?
Cette exigence de rigueur historique est également au cœur du travail mené par des associations régionales de mémoire, comme le Souvenir Français dans le Doubs, qui documentent avec la même précision les conflits qui ont marqué leur territoire.
Un peu des deux, honnêtement. Les grandes lignes du récit, l’appel du 18 juin, Koufra, la Libération de Paris, Strasbourg, sont globalement bien connues et fidèles aux faits établis. Mais la répétition commémorative tend parfois à figer ces épisodes dans une forme quasi légendaire, en gommant les tâtonnements, les échecs partiels et les tensions internes qui ont pourtant existé. Le travail de l’historien consiste justement à réintroduire cette complexité sans pour autant nier la réalité du courage et de la détermination de ces hommes et de ces femmes.
Comment jugez-vous l’évolution des sources disponibles pour les chercheurs depuis vingt ans ?
Elle est considérable. La numérisation progressive des archives militaires, la mise en ligne de fonds britanniques et américains, ainsi que l’ouverture de collections privées jusque-là conservées dans des familles, ont profondément renouvelé les possibilités de recherche. Ce mouvement s’accompagne aussi d’un intérêt croissant pour l’histoire orale, avec des campagnes de collecte de témoignages menées avant la disparition des derniers témoins directs, aujourd’hui pratiquement achevée pour la génération qui a combattu en 1940-1944.
Un dernier mot sur les travaux en cours dans votre discipline ?
La recherche actuelle s’oriente vers une histoire plus fine, moins centrée sur les grands récits nationaux et davantage attentive aux parcours transnationaux, comme celui des Espagnols de la Nueve, aux trajectoires des troupes coloniales et des femmes engagées, ou aux archives privées de familles de vétérans, qui remontent régulièrement à la surface. Le Service historique de la Défense met d’ailleurs progressivement à disposition des chercheurs des fonds encore peu exploités sur ces questions. C’est un champ vivant, loin d’être épuisé, où chaque nouvelle génération de chercheurs apporte des éclairages complémentaires sur une période que l’on croit parfois trop bien connaître, et qui continue pourtant de révéler des pans entiers d’histoire encore mal explorés.